Les îles du Salut

Le 23 mars 1889, Georges Dufour reçoit la confirmation de son affectation au poste de médecin du bagne de Guyane. Il rejoint Saint-Nazaire avec sa jeune épouse, et ils embarquent sur l'Amérique le 10 avril. Cayenne est en vue dès le 29, et ils débarquent au port le lendemain. Georges prend contact avec l'administration pénitentiaire, et se met à la disposition du chef du service de santé Lecorre qui lui confirme sa fonction de médecin major des Îles du Salut.

 

Ile Royale
Ile Royale

Dès son arrivée, le lendemain, sur le débarcadère mobile de l'Île Royale, Georges se présente au directeur du bagne, dont les bureaux administratifs se trouvent au creux de la petite valleuse liant les deux plateaux supérieurs. La maison du médecin major, voisine de la chapelle, domine l'île et offre un magnifique panorama sur le continent. A quelques dizaines de mêtres, un kiosque d'observation permet de surveiller les manœuvres des navires au large de l'île. Derrière la chapelle se dresse l'hôpital pénitentiaire, flambant neuf, et la maison des Sœurs affectées aux soins infirmiers. Traversant au milieu de l'île, en face de la petite chapelle, un imposant mur délimite le quartier des surveillants, le quartier des condamnés, et borde le poste militaire, organe de commandement supérieur.

 

Le poste militaire de l'île Royale

Georges profite des quelques instants de détente que lui laisse le service pour donner libre cours à sa passion. Il dessine et peint de nombreuses aquarelles de l'île Royale, des deux autres îles du bagne, l'île du Diable et l'île Joseph et des rues de Cayenne : la rue Nationale, la rue de la Côte, l'Embarcadère, le chemin du Sémaphore, la chapelle et sa demeure restent, parmi d'autres, figés sous son pinceau ou sous sa plume.

Cayenne 

Cayenne

Le 3 novembre 1889, Aline met au monde un fils et ses parents lui donnent les prénoms de Jean, Denis et Georges. La jeune mère, fatiguée par les mois de grossesse, souffre du climat tropical chaud et humide et est atteinte de dysenterie, tarissant par conséquence la nourriture naturelle du nouveau né. Son médecin de mari tente de préparer des mélanges de lait concentré sucré de la marque Nestlé, seul lait de secours disponible sur place, mais les résultats ne sont guère encourageants, et il se trouve contraint de rechercher des voies plus naturelles. Sa fonction de médecin lui facilite les choses, et, en connaissance de cause, il choisit parmi toutes les femmes indigènes de sa clientèle celles qui lui paraissent le mieux convenir à l'état de nourrice pour son jeune fils. L'une d'entre elles n'habite pas sur l'île Royale, mais sur l'île Joseph voisine de quelques centaines de mètres, où elle tient la cantine des condamnés du bagne et plusieurs fois par jour, Aline monte dans une embarcation pour se rendre sur place : les requins suivent parfois le frêle esquif, se tenant à distance en craignant le bruit des coups d'aviron dont le condamné affecté à la manœuvre ne manque pas de frapper de son plat la surface de l'eau. Aussitôt débarquée, la jeune mère se rend à la cantine, et attend que l'heureuse élue fasse son apparition pour le repas de Jean. Cette dernière, qui a également un nouveau né, installe paisiblement les deux enfants pour partager tranquillement leur repas.

 Certaines nourrices sont plus revêches et craignent le mauvais sort. Ne pouvant imaginer qu'elles nourrissent un autre enfant pendant que leur propre marmot n'a rien à se mettre entre les gencives, Aline se voit obligée de prendre le petit noir dans ses bras, et de lui mettre dans le bec un bout de sein aussi sec qu'une tétine de caoutchouc. Jean, de son coté, ne se soucie guère de ces détails et boit avidement son repas.

 Le 30 septembre, sa période d'embarquement prenant fin, Georges reprend la mer avec son épouse et son fils sur le paquebot Salvador, et débarque à Saint-Nazaire le 24 octobre 1890.